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mercredi 2 novembre 2016

Episode 3 - La Ruche

 

Précédemment dans le Nom de l’Alose : Adrien Dulait, assistant parlementaire de la députée verte Sandrine Dufleur, a fait la connaissance de Jürgen, l’administrateur en charge du rapport sur la révision de la directive Habitats. Il lui a fait part de l’ambition qu’il avait de transformer cette simple révision technique en une véritable bataille politique et de l’utiliser comme véhicule pour la création d’un Plan Marshall pour la faune marine, proposition qui a eu un grand retentissement.
 

    Dans mes moments de rêverie oiseuse, je me prenais à imaginer le Parlement sans députés. L’Institution aurait alors connu un calme, une efficience, une agilité sans pareils ! Plus de caprices d’ego, plus de luttes pour les petits pouvoirs, plus d’orateurs insuffisamment préparés... Ah ! combien les rapports humains en eussent été facilités ! Le temps d’examen des règlements et directives en eût été divisé par deux et nos journées de labeur d'autant. En revanche, il m’était tout à fait impossible d’imaginer le Parlement sans assistants, administrateurs et autres conseillers. C’est sur ces butineuses que la ruche parlementaire reposait.

Le contact quotidien avec les élus semblait provoquer chez ces petites mains de la politique deux réactions contradictoires en fonction de leur personnalité. Certains, comme moi, développaient une forme d’empathie pour les élus, qu’il fallait accompagner et protéger à chaque pas. Ils se réjouissaient d’avoir, dans le grand théâtre parlementaire, la meilleure part et s'accommodaient fort bien de vivre à l’ombre des politiques, loin de l’éclat toxique des caméras. Si quelqu'une de leurs idées pouvait trouver à retentir par la voix d’un élu, ils s'en enorgueillissaient. D’autres constataient rapidement, en côtoyant les députés, qu’ils n’étaient pas moins capables qu’eux, bien au contraire, et concluaient que, somme toute, ils auraient fait eux-mêmes d’excellents représentants du peuple. Leur ambition d’accéder à la lumière, malmenée par des rappels quotidiens à la modestie de leur situation, en faisait des âmes profondément troublées. C’était, je crois, le cas de Juju.

    Beaucoup du travail des élus, disais-je, reposait donc sur leurs abeilles ouvrières. Néanmoins, l'exercice trouvait ses limites comme il apparut clairement en cette pluvieuse journée de mars où les membres de la commission parlementaire en charge des affaires environnementales étaient réunis pour la présentation du rapport de Sandrine, en préparation depuis bientôt deux mois. Tous les acteurs indispensables au déroulement de cette cérémonie étaient présents : président de commission parlementaire, vice-présidents, députés, représentants de la Commission européenne et du Conseil des ministres, conseillers politiques et assistants parlementaires, membres du Secrétariat du Parlement. Il y avait même une dizaine de retraités de la circonscription de Sandrine venus en autocar assister au miracle parlementaire, et, chose rare, un journaliste égaré. Tous les acteurs étaient donc là. Tous sauf un.

    « On peut tout faire pour eux – tout ! – sauf lire leurs interventions à leur place, grognait Juju à demi-voix, les yeux rivés sur son téléphone. Elle le sait quand même que c'est ce matin qu’elle présente son rapport ? Tu ne lui as pas booké une conférence à la con sur les réserves halieutiques ou un petit déjeuner avec les “jeunes écolos 75” ?
— Ecoute Juju, non, je l'ai encore eue au téléphone hier, un peu après 21 heures. Elle se sentait mieux après une journée clouée au lit. Elle m'a dit qu'elle était encore un peu barbouillée et qu'elle allait se coucher tôt pour être d’attaque ce matin, justement.
— Barbouillée ? Quoi ? Elle a emmené le groupe de vieux croutons, là, assis au fond, manger des moules avariées rue des Bouchers ?
— Non, cela fait plusieurs jours que Sandrine n’est pas dans son assiette, ou plutôt, cela fait plusieurs jours que son assiette ne reste pas longtemps dans Sandrine – si tu vois ce que je veux dire… ». Juju prit un air dégoûté et replongea le nez dans son téléphone.

Il était 11h38, et Sandrine était en retard pour présenter les grandes lignes de son rapport sur la directive intitulé « révision de l’annexe IV de la directive de l'Union européenne 92/43/CEE concernant la conservation des habitats naturels ainsi que des espèces de la faune et de la flore sauvages » mais que tout le monde au Parlement appelait à présent « Plan Marshall pour la faune marine ». Tout le monde, à l’exception de Jürgen, qui continuait obstinément à utiliser le nom officiel (« quel manque de sens politique » me disais-je, ne perdant pas cette belle occasion de critiquer le bureaucratisme du Secrétariat). C’était ce même Jürgen, lèvres pincées, qui s'approchait à présent de nous pour nous informer de la suite des événements. « En l’absence de Madame Dufleur, le Président va être contraint de reporter le point sur le rapport à la prochaine réunion de commission, c’est à dire le mois prochain. » A ces mots Juju lâcha un juron qui réveilla deux députés et fit rougir un stagiaire. « Mais on devait avoir une pleine page dans Politicus et une interview avec Sara Palmer ! Elle nous met dedans, là, Sandrine, elle nous met dedans !
— Écoute, elle a dû avoir un contretemps, tentais-je de le rassurer, nous reporterons l'interview.
— “Nous reporterons l'interview” répéta Juju en me singeant. Non Adrien ! On ne met pas Sara Palmer de Politicus en plan pour un réveil qui n’a pas sonné. Si ta boss veut s’en tenir à donner des interviews faites par toi pour sa newsletter confidentielle, qu'elle continue à faire la grasse mat', moi en tout cas, je ne me décarcasserai plus à lui décrocher des interview avec les stars du journalisme bruxellois. »

    Quoique blessantes, les remarques de Juju n’étaient pas sans fondement : notre newsletter n’avait pas grande allure, et il était vrai que Sandrine exagérait. Cette fois, elle avait intérêt à avoir une excuse en béton. Deux ans à la côtoyer au quotidien n’avait fait qu’accentuer mon désarroi devant ce que je percevais comme de la désinvolture face aux lourdes responsabilités associées à sa charge de députée. J’étais encore sous l’influence de la lecture des classiques, et je regardais l’Assemblée comme un lieu sacré, dans lequel on faisait émerger le bien commun par l’austère rituel des votes solennels. Sandrine ne me semblait pas animée par la même ferveur. Dans ces moments de profonde remise en question, je me répétais plusieurs fois et à voix basse, comme on entonne une psalmodie, cette phrase de l’Esprit des Lois qui me servait de talisman : « Le peuple est admirable pour choisir ceux à qui il doit confier quelque partie de son autorité. » Cette formule définitive de Montesquieu offrait à l’assistant parlementaire que j’étais un antidote aux affres du doute. Montesquieu poursuivait, à l’appui de cette maxime : « Si l'on pouvait douter de la capacité naturelle qu'a le peuple pour discerner le mérite, il n'y aurait qu'à jeter les yeux sur cette suite continuelle de choix étonnants que firent les Athéniens et les Romains ; ce qu'on n'attribuera pas sans doute au hasard. » Et en effet, les choix du peuple ne laissaient pas d’être étonnants, sa sagesse insondable. Pourtant, comment ne pas penser à la fin tragique des Athéniens et des Romains ? En ce début de siècle, je nous voyais marcher dans leurs pas avec une insouciance stupéfiante.

    Juju se leva brusquement. « Bon, je passe chez elle voir ce qu'elle fout. Il est midi et la réunion de commission reprend cet après-midi : on peut encore rattraper le coup. » Il sortit de la salle de réunion à grandes enjambées. Quant à moi, je m’employai, non sans peine, à convaincre l’inflexible Jürgen de faire chambouler l’ordre du jour. L’attente fut longue sous le regard noir de ce sphinx administratif qui s'assombrit un peu plus encore quand un étrange ballet vint déranger nos travaux.

Alors qu’un député discourait sur la dangerosité des perturbateurs endocriniens, un individu vêtu d’une tenue du service de restauration du Parlement européen fit une entrée remarquée. Il poussait en claudiquant un chariot de cuisine, et commença à distribuer des mini-sandwichs au premier rang. Il arborait une longue barbe en bataille ainsi qu’une balafre affreuse qui lui traversait le visage. Sa seule présence tendait considérablement l’atmosphère. S’il y avait un perturbateur ce matin-là, c’était lui.

    Son manège dura pendant quelques minutes. Il était évident qu’il n’avait rien à faire là : il s’était manifestement trompé de salle, et nous distribuait des sandwichs destinés à quelque séminaire. Jürgen ne put retenir indéfinement son impatience. Outré par le désordre qui frappait « sa » réunion de Commission, il se leva, pris le malheureux par le bras et lui indiqua la sortie. L’individu le repoussa avec une force que son apparence n’avait pas laissé deviner, en criant « kouffar ! ». Jürgen, à terre, le regarda abasourdi. Les acteurs présents étaient comme tétanisés. Le volubile député socialiste belge, Max Torobello se leva alors et tonna dans sa direction : « voyons, Romuald, calme-toi ! ». Ledit Romuald se figea immédiatement, aida Jürgen à se relever et s’excusa platement. Torobello vint à la rencontre de son protégé et l'accompagna jusqu’à la sortie. Comme je l’appris plus tard, la rumeur courait selon laquelle c’était à Torobello que Romuald devait son poste au Parlement européen. Les mauvaises langues et les opposants politiques du PS belge disaient que la pratique « vote contre emploi public » était monnaie courante en Wallonie socialiste, et Romuald semblait bien être l’enfant de ce système enfant terrible, ajouterais-je. Mais ma plume file plus vite que le fil de mon récit : crois bien, lecteur, que nous reviendrons sur ce personnage plus en détail. Qu’il me suffise de dire, pour l’instant, qu’il partit comme il était arrivé : poussant son chariot, pathétique et boiteux.

    La scène laissa pantoise l’assistance, et les travaux peinèrent à reprendre. Chacun y allait de son commentaire sur ce qui venait de se dérouler. Sur instruction du président, Jürgen s’en alla se faire examiner par l'infirmerie du Parlement. Soudain, l’écran de mon téléphone s'illumina, et avec lui mon visage. C'était un appel de Juju. Soulagé, je sortai de la salle, ravi d’échapper à l’atmosphère tendue de la réunion et impatient d’avoir des nouvelles de ma patronne.

A l'autre bout du fil Juju jetait des mots par paquets. Je crus un moment qu’il délirait : « Sandrine morte », « dans son salon », « sang partout », « horrible », « Police, vite ».

La nouvelle tomba sur moi comme un couperet : Sandrine s’était affalée de tout son long sur le coin d’une table en verre IDEA. Le rapport de police mentionnait une triple fracture de la mâchoire et plusieurs litres de sang perdus. Aucun signe de lutte ni d’effraction : un simple malaise suivie d’une chute, fatale. L’inspecteur en charge de l’affaire précisa à mon arrivée au commissariat que, selon les médecins, Sandrine s'était évanouie avant l’impact et n’avait probablement pas souffert, mais qu’en revanche, le tapis du salon était irrécupérable.
A suivre...

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